Comme en juin à Valence, puis en
septembre à Malmö (Suède), le syndicat suisse Alinghi,
détenteur de la Coupe de l'America depuis février 2003, a
dominé les actes 8 et 9 de la Coupe Louis-Vuitton, disputés
respectivement selon la formule du match-racing (duels entre les douze bateaux),
puis en régates avec toute la flotte, du 29 septembre au 9 octobre
à Trapani (Sicile). Cette supériorité est d'autant
plus impressionnante qu'après le licenciement en 2004 du Néo-Zélandais
Russell Coutts, figure emblématique de l'America, Ernesto Bertarelli,
initiateur du défi, avait choisi de faire tourner ses équipages
en confiant la barre à l'Américain Peter Holmberg à
Valence, à l'Allemand Jochen Schumann à Malmö, puis à
l'Américain Ed Bair à Trapani. Le plus dur pour lui sera peut-être
de gérer les ego de ces barreurs hors pair lorsqu'il s'agira de désigner
le successeur de Coutts.
Ernesto Bertarelli avait d'autres raisons de se réjouir. Comme à
Marseille pour l'ouverture en septembre 2004, les six actes organisés
en 2005 ont connu un grand succès populaire. A Trapani,
l'America's Cup Park a accueilli 175 000 personnes le premier week-end,
puis fêté son millionième visiteur depuis le premier
acte à Marseille. Ce port, créé par les Phéniciens
il y a près de 3 000 ans, a même profité de l'événement
pour renouer avec son passé après huit mois de chantier. 60
millions d'euros de fonds européens, négociés par Antonio
D'Ali, sénateur de la région et sous-secrétaire d'Etat
au ministère de l'Intérieur, ont permis de restaurer les rues
et les façades de la vieille ville afin de remettre en valeur les
influences successives de ses occupants carthaginois, romains, arabes et
espagnols.
Aussitôt après sa victoire à
Auckland en 2003, Ernesto Bertarelli avait annoncé que la Coupe
de l'America allait changer d'ère en retrouvant l'Europe après
plus d'un siècle et demi passé dans les vitrines des yacht-clubs
américains, australiens et néo-zélandais. Le propriétaire
des laboratoires de biotechnologies Serono n'a pas hésité,
avec l'Américain Larry Ellison, patron de BMW-Oracle, représentant
des challengers, à désacraliser cette épreuve, disputée
jusqu'alors tous les trois ou quatre ans avec des règles de nationalité
pour les navigants, les architectes, mais aussi pour les bateaux, fabriqués
dans le pays d'origine du syndicat, afin de refléter le niveau
nautique des nations représentées.
Seule la règle pour le bateau a été conservée,
mais les syndicats se sont transformés en multinationales (19 nationalités
représentées au sein d'Alinghi et 16 chez BMW-Oracle), employant
pour certaines plus de cent personnes afin de préparer et disputer
pendant trois ans les treize actes de la Coupe Louis-Vuitton. En 2005,
cette coupe a pris des allures de Barnum itinérant pour déplacer
les douze Class America de 24 tonnes, avec 2 000 tonnes de matériel
et près de 2 000 personnes, à Malmö et à Trapani.
Afin d'assurer leur hébergement en Sicile, deux bateaux de croisière
proposant 800 cabines avaient dû être affrétés.
America's Cup Management, société créée par
Ernesto Bertarelli pour l'événement, assume ces nouvelles
dépenses. Le budget d'organisation, qui était de 25
millions de dollars (20 millions d'euros) en 2003, est passé à
195 millions d'euros, couvert par 210 millions de recettes. Neuf
sociétés, attirées par le nouveau format de la coupe,
ont rejoint Louis-Vuitton, partenaire traditionnel et créateur
des éliminatoires en 1983. Parmi elles, Alcatel ne se contente
pas d'une contribution financière, mais valorise son savoir-faire
technologique en proposant en direct sur Internet ou sur certains téléphones
mobiles, pour un abonnement annuel de 12,99 euros, des images en 3 D des
régates.
Les douze équipes engagées ne font pas face aussi facilement
à l'augmentation des dépenses. Le total des budgets espérés
lors des engagements avoisinait 600 millions d'euros, soit trois fois
plus qu'à Auckland. Mais les investisseurs ont misé
sur les équipes susceptibles de remporter la coupe. Alinghi, qui
annonce 100 millions d'euros, a déjà quadruplé ses
recettes de sponsoring par rapport à sa campagne de 2003. BMW-Oracle,
dont le budget doit désormais dépasser 120 millions d'euros,
a annoncé à Trapani un nouveau contrat majeur avec Allianz,
déjà partenaire de BMW-Williams en formule 1. Dans le même
temps, les Italiens de +39 Challenge, qui, comme d'autres challengers,
attendent encore leur sponsor principal, se réjouissaient d'avoir
trouvé un sixième partenaire à 2 millions d'euros.
L'utilisation en 2005 de Class America des précédentes
campagnes a atténué le handicap des équipes les moins
fortunées. A présent, toutes vont devoir consacrer d'importants
budgets à la recherche et au développement, puis à
la construction des voiliers de la génération 2007. Les
Français, seuls avec les Américains à avoir présenté
au moins une équipe lors des onze éditions précédentes
de la coupe, depuis le baron Bich en 1970, sont parmi ceux qui ont le
plus mal négocié cette transformation radicale.
L'équipe du Défi, présente à Auckland en
2000 et 2003 autour de Xavier de Lesquen, Pierre Mas et Luc Gellusseau,
a signé un accord avec un financier chinois et court désormais
sous pavillon rouge. K-Challenge, dont le lancement par Stéphane
Kandler, avec Thierry Péponnet et l'Américaine Dawn Riley,
remonte à décembre 2001, n'a séduit que quatre partenaires
mineurs et dispose du plus petit budget des onze challengers.
Le bouclage tardif de budgets minimalistes en 2000 et 2003, les interventions
politiques dans les campagnes de 1992 (Ville de Paris) et 1995 (France
2 et France 3) ont nui à l'image de la Coupe de l'America auprès
des investisseurs français qui préfèrent miser sur
les retombées des courses océaniques.
L'absence à bord de K-Challenge de personnages emblématiques,
ou des meilleurs spécialistes français de la discipline
sous contrat avec les syndicats étrangers, n'a pas facilité
le démarchage financier. Quelques coups d'éclat, comme la
victoire dans une régate en flotte à Malmö et, surtout,
un succès à Trapani sur Alinghi, qui restait invaincu en
match racing après 31 duels, suffiront-ils à convaincre
à temps des investisseurs ?
Gérard Albouy
Polémiques en Espagne
Rita Barbera, maire de Valence, et Mario Aznar, alors premier ministre,
membres du Parti populaire, avaient annoncé 1,6 milliard d'euros
d'investissements publics pour la Coupe de l'America, dont 1 milliard
à la charge de l'Etat. Nommé premier ministre en mars
2004, le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero a réexaminé
ces engagements avant de promettre 935 millions en juin 2005.
Rita Barbera dénonce l'immobilisme du gouvernement et chiffre à
774 millions les "travaux les plus urgents" afin qu'ils soient
comptabilisés dans la loi de finances 2006. Le gouvernement vient
de répliquer en nommant un haut commissaire pour l'America's Cup
: Ricardo Perez Casado, maire socialiste de Valence de 1979 à 1988,
qui avait suscité une polémique en affirmant que la
ville "ne serait pas prête en 2007" .
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